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Mairies RN : la culture, oui… mais laquelle ?

août 12, 2026 | by Jean-Claude JUNIN

JC COUV

Mairies RN : la culture, oui… mais laquelle ?

Concerts annulés, pièces déprogrammées, festivals privés de subventions, associations fragilisées… Quelques mois après les élections municipales de 2026, plusieurs villes passées sous administration du Rassemblement national ont profondément revu leur politique culturelle. Les nouvelles majorités invoquent les finances publiques, leurs engagements électoraux ou une conception différente de la culture. Mais l’accumulation des décisions pose une question plus fondamentale : une municipalité doit-elle financer uniquement la culture qui correspond aux convictions de ceux qui la dirigent ?

La culture a toujours été politique, au sens noble du terme. Elle raconte une société, questionne son époque, célèbre son patrimoine, provoque parfois, dérange souvent et rassemble aussi.

Mais elle ne devrait jamais devenir la propriété d’un parti.

Or, depuis les élections municipales de mars 2026, plusieurs décisions prises dans des communes conquises par le Rassemblement national donnent le sentiment d’une reprise en main particulièrement rapide de la programmation et des financements culturels.

Pris séparément, chaque choix peut trouver une justification. Une municipalité dispose évidemment du droit de définir ses priorités et de contrôler l’utilisation de l’argent public. Mais lorsque les suppressions, réductions de subventions et déprogrammations se multiplient, la question de leur cohérence politique finit inévitablement par se poser.

De La Flèche à Vauvert, les budgets culturels dans le viseur

À La Flèche, dans la Sarthe, l’aide accordée au Carroi, principal opérateur culturel local, a d’abord été réduite avant que la convention lui confiant la programmation culturelle ne soit rompue.

À Vauvert, dans le Gard, le festival de jazz a perdu les 65 000 euros de soutien municipal qui contribuaient à son organisation et a dû trouver refuge ailleurs. Dans le même temps, la municipalité a fait d’autres choix culturels et festifs, notamment autour de la corrida et d’un concert de Chico & The Gypsies.

À Bagnols-sur-Cèze, une partie importante de la saison théâtrale municipale a disparu.

À Monteux, la MJC a vu son aide diminuer de plusieurs dizaines de milliers d’euros.

À Bédarrides, les subventions consacrées à la culture seraient passées d’environ 30 000 euros à moins de 1 000 euros.

Bien sûr, réduire une subvention n’est pas interdire une œuvre. Réorganiser un budget municipal n’est pas, en soi, censurer.

Mais lorsqu’une politique culturelle se contracte brutalement, ses conséquences sont très concrètes : moins de spectacles, moins de résidences d’artistes, moins d’actions auprès des scolaires, moins de possibilités pour les associations et parfois, à terme, la disparition pure et simple de rendez-vous qui avaient mis des années à s’installer.

À Castres, la question devient directement politique

Le cas de Castres est encore différent.

La pièce Passeport d’Alexis Michalik devait être présentée en février 2027. Le spectacle raconte notamment le parcours d’Issa, un jeune réfugié érythréen passé par la « jungle » de Calais.

La nouvelle municipalité RN l’a déprogrammée.

Cette fois, l’explication donnée dépasse la seule question comptable. Le maire Florian Azéma a notamment expliqué que le spectacle ne correspondait pas à ce qu’il avait défendu pendant sa campagne et contesté ce qu’il considérait comme une présentation favorable de l’immigration clandestine. La municipalité a également fait valoir qu’aucun contrat définitif n’avait encore été signé.

Alexis Michalik, lui, s’est inquiété publiquement pour la liberté de création.

Et c’est précisément là que le débat devient essentiel.

Un artiste n’est pas là pour être d’accord avec nous

On peut être opposé au message d’une pièce.

On peut détester un film.

On peut trouver une exposition provocatrice, une chanson insupportable, un roman idéologiquement orienté ou un spectacle parfaitement contraire à ses convictions.

C’est même le principe.

La liberté artistique n’a de véritable sens que lorsqu’elle protège aussi les œuvres avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord.

Défendre uniquement la liberté d’expression de ceux qui pensent comme nous n’est pas défendre la liberté d’expression.

Cela vaut à droite comme à gauche, pour les conservateurs comme pour les progressistes.

Un artiste doit pouvoir raconter l’immigration, la religion, la guerre, l’identité, la sexualité, la pauvreté, le patriotisme, l’écologie ou l’histoire de France. Il doit pouvoir défendre une vision que l’on partage… ou que l’on combat.

Dans les limites fixées par la loi, naturellement.

Et le public doit conserver une liberté tout aussi importante : celle d’aller voir, d’écouter, de réfléchir, d’approuver, de critiquer… ou simplement de ne pas acheter son billet.

Orange et Freddie Mercury : quand l’annulation interroge

À Orange, la nouvelle municipalité RN a également décidé d’annuler Queen Forever, un important spectacle consacré à Queen et Freddie Mercury qui devait se tenir le 4 septembre au Théâtre antique.

Le projet devait notamment réunir des centaines de choristes amateurs.

Le maire Jean-Dominique Artaud a invoqué des considérations budgétaires et sa volonté de privilégier d’autres dépenses municipales. Le producteur a contesté cette justification et dénoncé les conséquences de la décision pour les nombreux participants déjà engagés dans le projet.

Là encore, il faut distinguer ce qui est établi des interprétations politiques qui ont suivi : l’annulation est un fait ; ses motivations profondes font l’objet d’une controverse.

Mais cette controverse illustre parfaitement le problème : lorsque des décisions culturelles interviennent immédiatement après un changement de majorité, elles deviennent inévitablement des marqueurs politiques.

Quelle culture veut-on financer ?

Derrière ces affaires se trouve finalement une question beaucoup plus intéressante que la polémique partisane : à quoi sert une politique culturelle publique ?

Doit-elle uniquement répondre au goût majoritaire ?

Doit-elle privilégier les spectacles qui remplissent les salles ?

Doit-elle essentiellement transmettre le patrimoine national et local ?

Ou doit-elle aussi permettre l’émergence, l’expérimentation, la découverte et la confrontation avec des idées nouvelles ?

Le patrimoine français mérite évidemment d’être défendu.

Nos églises, nos théâtres, nos traditions provençales, nos langues régionales, notre littérature, notre musique, nos fêtes populaires et notre histoire constituent une richesse considérable.

Mais défendre le patrimoine ne devrait pas nécessiter de fermer la porte à ce qui vient d’ailleurs.

On peut aimer Molière et découvrir un auteur africain. Écouter Brassens et du jazz américain. Défendre les traditions provençales et accueillir une compagnie étrangère. Admirer une cathédrale et entrer le lendemain dans une galerie d’art contemporain.

Une culture forte n’a pas peur de la confrontation.

Elle s’en nourrit.

La culture n’est pas seulement une dépense. L’argument budgétaire mérite néanmoins d’être entendu. Les collectivités territoriales sont confrontées à des arbitrages difficiles. Chaque euro consacré à un festival n’est évidemment pas consacré à la voirie, aux écoles, à la sécurité ou aux équipements sportifs. Les élus ont donc non seulement le droit mais le devoir d’évaluer l’utilisation des fonds publics.

Pour autant, réduire la culture à une ligne comptable serait une erreur.

Un festival fait travailler des techniciens, des restaurateurs, des hôtels et des commerces. Une médiathèque accompagne des enfants vers la lecture. Une école de musique crée du lien entre les générations. Un théâtre peut donner à un adolescent sa première rencontre avec une œuvre qui le marquera toute sa vie.

La rentabilité culturelle ne se mesure donc pas uniquement au nombre de billets vendus.

Le risque d’une culture devenue officielle

Le véritable danger apparaît lorsque le pouvoir politique commence à décider non plus seulement combien il consacre à la culture, mais quelle pensée mérite d’être montrée.

Une municipalité conservatrice peut naturellement soutenir le patrimoine.

Une municipalité écologiste peut développer des manifestations autour de l’environnement.

Une municipalité de gauche peut privilégier l’éducation populaire.

Ce sont des orientations politiques parfaitement légitimes puisqu’elles résultent du suffrage universel.

Mais aucune majorité ne devrait transformer progressivement ces préférences en une culture officielle dont seraient écartées les œuvres qui dérangent.

Car les majorités passent.

Les œuvres restent.

La culture doit aussi nous déranger

Il faut finalement accepter une idée simple : la culture n’est pas uniquement destinée à nous conforter.

Elle peut nous faire rire et pleurer. Elle peut célébrer notre histoire. Elle peut nous rendre fiers.

Mais elle peut également nous agacer.

Nous obliger à regarder ce que nous préférerions ne pas voir.

Nous confronter à des personnages que nous n’aimons pas.

Nous présenter des idées que nous jugeons absurdes.

Et parfois même nous faire changer d’avis.

C’est précisément pour cela qu’elle est indispensable.

La réponse à une œuvre contestable ne devrait donc pas être systématiquement son effacement. Elle peut être la critique, le débat, la contradiction, une autre pièce, un autre livre, un autre film.

À une idée, opposons une idée. À un livre, un autre livre. À une pièce de théâtre, pourquoi pas une autre pièce de théâtre.

Mais conservons les scènes.

Faire confiance au public

Il existe enfin un acteur que l’on oublie parfois dans ces polémiques : le spectateur.

Le citoyen est parfaitement capable de se faire une opinion.

Il peut regarder une pièce consacrée aux migrants sans nécessairement en adopter le message. Il peut assister à un spectacle engagé et en sortir en profond désaccord. Il peut découvrir une culture étrangère sans abandonner la sienne.

Faire vivre la culture, c’est donc aussi faire confiance à l’intelligence du public.

Nos communes ont besoin de bibliothèques, de théâtres, de festivals, de musées, d’associations, d’artistes et de lieux où les idées peuvent circuler.

Elles ont besoin de patrimoine et de création.

De traditions et de nouveautés.

D’œuvres consensuelles et d’autres qui le sont beaucoup moins.

Parce qu’une ville vivante n’est pas une ville où tout le monde pense la même chose.

C’est une ville où chacun peut écouter l’autre, débattre, créer et transmettre. Et plutôt que de sortir la tronçonneuse lorsque la culture dérange, souhaitons que toutes les municipalités, quelles que soient leurs couleurs politiques, choisissent de lui laisser suffisamment de branches pour continuer à fleurir.

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