la voix des « Grosses Têtes » avait 96 ans
août 24, 2026 | by Jean-Claude JUNIN
Philippe Bouvard s’est éteint à Cannes : la voix des « Grosses Têtes » avait 96 ans
Une voix, un ton, une repartie et près de trois quarts de siècle consacrés aux médias. Philippe Bouvard est mort ce lundi 24 août 2026 à l’âge de 96 ans, à son domicile de Cannes. Journaliste de presse écrite, homme de radio et de télévision, écrivain, découvreur d’humoristes et créateur des mythiques « Grosses Têtes », il aura traversé les époques sans jamais vraiment quitter la scène. Sa disparition touche particulièrement la Côte d’Azur, où il avait choisi de vivre ses dernières années.
« Les Grosses Têtes » viennent de perdre leur père fondateur.
Philippe Bouvard est décédé ce lundi 24 août 2026 à son domicile de Cannes, à l’âge de 96 ans. L’annonce de sa disparition a été faite par son épouse à RTL, la radio avec laquelle son nom restera à jamais associé.
Avec lui disparaît l’un des derniers géants d’une certaine histoire de la presse, de la radio et de la télévision françaises. Une époque où un journaliste pouvait passer du reportage à l’éditorial, du journal à un studio de radio, d’un plateau de télévision à l’écriture d’un livre, avec pour seuls véritables fils conducteurs la curiosité et le goût des mots.
Philippe Bouvard aura précisément pratiqué presque tous les métiers de la communication.
Journaliste, patron de presse, chroniqueur, interviewer, animateur, écrivain, auteur de théâtre, dialoguiste, humoriste… Sa carrière est difficile à résumer tant elle épouse une grande partie de l’histoire médiatique française de la seconde moitié du XXe siècle.
De coursier au Figaro à grande plume de la presse française
Né le 6 décembre 1929 à Coulommiers, en Seine-et-Marne, Philippe Bouvard ne suit pas le parcours académique classique des grandes figures du journalisme.
Il entre au Figaro en 1953, comme coursier au service photographique. Un début tout en bas de l’échelle qui nourrit cette légende professionnelle à laquelle il restera attaché : celle d’un homme ayant appris le métier sur le terrain.
Une photographie prise lors d’un incendie à Marseille contribue à le faire remarquer. Il progresse alors au sein du quotidien jusqu’à devenir responsable de la rubrique parisienne. En 1973, il rejoint France-Soir, où il exerce notamment les fonctions de rédacteur en chef, directeur et éditorialiste.
Pendant des décennies, Bouvard écrit énormément.
Articles, billets, éditoriaux, chroniques, aphorismes, romans, essais, souvenirs : l’homme de radio que connaissait le grand public était d’abord, et peut-être surtout à ses propres yeux, un homme de l’écrit.
Au cours d’environ soixante-dix années de carrière, il collaborera notamment au Figaro, à France-Soir, à Nice-Matin, à Paris Match et à d’autres publications, parallèlement à une production littéraire considérable.
RTL, l’autre maison de Philippe Bouvard
Mais c’est évidemment la radio qui va faire entrer sa voix dans des millions de foyers.
Il débute sur Radio Luxembourg, future RTL, dans les années 1960. Dès 1965, il y tient une chronique parisienne, avant de devenir rédacteur en chef et animateur de « RTL non stop ».
Puis arrive 1977.
Cette année-là naît une émission dont personne ne peut encore imaginer la longévité :
« Les Grosses Têtes ».
Le principe paraît presque élémentaire : réunir autour d’une table des personnalités cultivées, drôles, parfois insolentes, leur poser des questions et surtout les laisser parler.
Mais entre les mains de Philippe Bouvard, la mécanique devient redoutable.
Questions de culture générale, calembours, anecdotes, plaisanteries, interruptions, improvisations, provocations et éclats de rire s’enchaînent.
Bouvard dirige cette joyeuse pagaille avec un art très personnel.
Il distribue la parole, relance, interrompt, provoque et, surtout, sait attendre le bon mot.
Près de quarante ans de « Grosses Têtes »
Autour de lui vont défiler quelques-uns des personnages les plus populaires de la radio et du spectacle français : Jean Yanne, Jacques Martin, Sim, Philippe Castelli, Claude Sarraute, Jean-Claude Brialy, Olivier de Kersauson, et tant d’autres.
RTL conserve d’ailleurs aujourd’hui encore de très nombreuses émissions dans ses archives, témoignage sonore d’une époque et d’une manière de faire de la radio.
Philippe Bouvard présentera l’émission pendant 37 ans, de sa création en 1977 jusqu’en 2014, avec une interruption en 2000-2001.
En 2000, RTL décide en effet de rajeunir son antenne et confie l’émission à Christophe Dechavanne. L’expérience ne rencontre pas le succès espéré. Quelques mois plus tard, événement rarissime dans l’univers radiophonique, Bouvard est rappelé.
Il reprend son fauteuil en février 2001.
Il ne le quittera définitivement qu’en 2014, à 84 ans, lorsque Laurent Ruquier prend les commandes de l’émission.
À l’annonce de sa mort, ce dernier lui a rendu hommage sur RTL en le qualifiant de « maître dans ce métier ».
Le « Théâtre de Bouvard », formidable pépinière d’humoristes
Philippe Bouvard n’a pourtant pas seulement marqué la radio.
La télévision lui doit également l’une de ses émissions devenues cultes.
En 1982, Antenne 2 lance le « Théâtre de Bouvard », consacré notamment à de jeunes humoristes encore inconnus ou peu connus du grand public.
Avec le recul, la liste de ceux qui sont passés par cette émission est impressionnante.
On y retrouve notamment Les Inconnus, Chevallier et Laspalès, Mimie Mathy, Michèle Bernier, Muriel Robin, Valérie Lemercier, Pierre Palmade ou Jean-Marie Bigard.
Certains deviendront parmi les humoristes et comédiens les plus populaires de leur génération.
Le « Théâtre de Bouvard » aura ainsi joué un rôle de véritable pépinière de talents, faisant de son animateur non seulement un homme de médias, mais aussi un découvreur.
Un homme qui voulait surtout écrire
Derrière l’animateur volontiers caustique se trouvait pourtant une ambition ancienne : être écrivain.
RTL le rappelle dans l’hommage consacré à sa disparition : Philippe Bouvard avait rêvé d’être pianiste virtuose ou cuisinier étoilé, mais souhaitait avant tout devenir écrivain.
Il publiera au cours de sa vie une cinquantaine d’ouvrages, entre romans, essais, recueils, souvenirs et textes autobiographiques.
Le goût du mot juste et surtout de la formule courte constituait probablement le trait d’union entre toutes ses activités.
À la radio comme dans ses chroniques, Bouvard aimait la phrase qui tombe vite, le trait d’esprit, l’aphorisme et la chute.
Son humour pouvait être tendre, féroce, parfois provocateur et parfois contesté. Mais il portait une signature immédiatement reconnaissable.
Une carrière jusqu’à 95 ans
Plus remarquable encore : Philippe Bouvard aura travaillé pratiquement jusqu’au bout.
Après avoir abandonné la présentation quotidienne des « Grosses Têtes », il n’avait pas véritablement quitté RTL.
En 2024, à 95 ans, il annonce finalement sa retraite après quelque soixante années de présence radiophonique. Sa collaboration avec RTL s’achève en décembre de cette même année.
Soixante ans de radio.
Et environ soixante-dix ans de carrière dans les médias.
À l’heure où les carrières médiatiques sont parfois aussi rapides qu’éphémères, la longévité de Philippe Bouvard apparaît presque hors norme.
Cannes, son dernier port d’attache
Sa disparition possède également une résonance particulière dans les Alpes-Maritimes.
Philippe Bouvard avait depuis longtemps fait de Cannes l’un de ses principaux lieux de vie.
C’est depuis sa villa cannoise qu’avait notamment été tourné une partie du documentaire Les Mille et Une Vies de Philippe Bouvard, consacré à ses quelque soixante-dix années de carrière.
En décembre 2024, à l’occasion de la projection à Cannes de ce documentaire, l’ancien animateur avait encore accordé quelques mots à RTL. À 95 ans, désormais retiré de l’antenne, il souhaitait simplement profiter de quelques années tranquilles.
C’est finalement chez lui, à Cannes, qu’il s’est éteint ce 24 août 2026.
Une certaine idée de la radio disparaît
Avec Philippe Bouvard s’efface incontestablement une certaine façon de faire de la radio.
Une radio où l’on pouvait prendre le temps de raconter une histoire, où les personnalités réunies autour d’une table comptaient davantage que le dispositif, où l’improvisation et la répartie pouvaient transformer une simple question en plusieurs minutes de rire.
Mais son héritage demeure particulièrement vivant.
Les « Grosses Têtes » existent toujours, près d’un demi-siècle après leur création. Les archives de l’époque Bouvard continuent également d’être diffusées par RTL.
Et plusieurs générations d’humoristes révélés par le « Théâtre de Bouvard » poursuivent elles aussi leur chemin.
Philippe Bouvard s’est tu à 96 ans, mais il laisse derrière lui quelque chose que peu d’hommes de médias peuvent revendiquer : des émissions devenues une partie de la mémoire collective française. À Cannes, où s’achève aujourd’hui son extraordinaire parcours, reste le souvenir d’un homme qui aura passé sa vie à observer son époque, à l’écrire, à la raconter et, surtout, à en rire. Les micros se ferment un jour ; les bons mots, eux, ont cette faculté réjouissante de leur survivre.
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