Art moderne : l’extrême droite sort la guillotine !
août 26, 2026 | by Jean-Claude JUNIN
Art moderne : l’extrême droite sort la guillotine !
À Cagnes-sur-Mer, la décision de la nouvelle municipalité de mettre fin à la mise à disposition des locaux occupés depuis dix-sept ans par un collectif d’artistes provoque incompréhension et inquiétude. Derrière ce qui pourrait apparaître comme une simple décision immobilière se pose une question beaucoup plus large : quelle place la nouvelle majorité entend-elle réserver à la création contemporaine et à la liberté artistique ?
Un bail qui n’est pas reconduit, une porte qui va se fermer et des artistes sommés de partir.
À première vue, l’affaire pourrait sembler purement administrative. Pourtant, lorsqu’un lieu consacré depuis près de deux décennies à la création artistique doit disparaître de son adresse historique, la décision dépasse nécessairement la gestion d’un local municipal.
La Maison des Artistes portée par Anne Sechet devra quitter les lieux qu’elle occupe depuis dix-sept ans. Selon les informations publiées par Art Côte d’Azur, un courrier municipal daté du 20 juillet 2026 annonce la fin de la mise à disposition à compter du 5 octobre, la municipalité invoquant une « réorientation culturelle cagnoise ».
Trois mots qui méritent que l’on s’y arrête.
Réorientation vers quoi ? (un ascenseur et une réserve !) Et surtout, au détriment de quoi ?

Dix-sept années de création balayées d’un courrier
Durant toutes ces années, le lieu n’a pas été qu’une succession de tableaux accrochés aux murs.
Expositions collectives ou personnelles, résidences, création émergente, Parade des Artistes, Veillées Poétiques, actions en direction de différents publics et notamment de personnes en soin : un véritable écosystème culturel s’y est progressivement constitué.
Un lieu artistique ne se résume jamais à ses mètres carrés.
Il est fait des artistes qui y travaillent, des visiteurs qui en franchissent la porte, des rencontres qui s’y produisent et de cette multitude de liens invisibles qui finissent par fabriquer une identité culturelle.
On peut évidemment décider de modifier une politique culturelle. C’est même le droit d’une majorité nouvellement élue…
Bryan Masson, nouveau maire de Cagnes-sur-Mer
Depuis mars 2026, Cagnes-sur-Mer est dirigée par Bryan Masson, élu d’extrême droite, dont la liste « Un nouveau maire pour Cagnes-sur-Mer » a remporté les élections municipales dès le premier tour avec 50,21 % des suffrages exprimés.
La culture et le patrimoine ont été confiés à Caroline d’Amat, adjointe déléguée à la Culture et au Patrimoine, tandis que son parcours professionnel revendique plus de vingt-cinq années dans le marché de l’art.
Voilà précisément ce qui rend cette affaire étonnante.
Une professionnelle du monde de l’art devrait connaître mieux que quiconque la fragilité des lieux indépendants de création et savoir combien il est facile de les faire disparaître… et combien il est difficile de les faire renaître.
Alors pourquoi sacrifier celui-ci ?

Cagnes-sur-Mer possède une histoire artistique exceptionnelle, et c’est justement pour cette raison que toute décision touchant un lieu de création mérite une vigilance particulière.
Cagnes, terre d’artistes
Car Cagnes-sur-Mer n’est pas une ville comme une autre lorsqu’il est question d’art.
Renoir (qui rappelons le a vu plusieurs de ses premières toiles refusées par le Salon officiel de Paris, ce qui l’a conduit à cofonder le mouvement impressionniste) Soutine, Modigliani, Villeri et tant d’autres ont participé à son histoire. Entre 1930 et 1960, rappelle la municipalité elle-même, une cinquantaine d’ateliers d’artistes étaient installés dans le Haut-de-Cagnes.
Cette effervescence constitue aujourd’hui une partie de l’identité et de l’attractivité du village médiéval.
Or une ville ne peut pas seulement célébrer ses artistes morts.
Elle doit aussi laisser de la place aux vivants.
Elle ne peut pas transformer l’art en simple élément de décor patrimonial, soigneusement sélectionné, parfaitement présentable et suffisamment consensuel pour ne déranger personne.
L’art vivant doit pouvoir surprendre, provoquer, interroger et parfois déplaire.
C’est même souvent à cela qu’on le reconnaît.
Une « réorientation culturelle » qui interroge
La nouvelle municipalité affirme pourtant vouloir soutenir la culture.
Dans son budget 2026, elle annonce notamment des études pour un nouveau pôle culturel, l’agrandissement du domaine Renoir, la préservation de la chapelle Sainte-Anne, le maintien de soutiens associatifs et une « politique active de soutien aux artistes du Haut-de-Cagnes ».
Le 6 septembre prochain, la Ville organisera même les premières « Rencontres artistiques du Haut-de-Cagnes », invitant peintres, sculpteurs, photographes, céramistes et créateurs contemporains à investir le village…
La contradiction apparente mérite donc explication.
D’un côté, on proclame vouloir soutenir les artistes.
De l’autre, un collectif installé depuis dix-sept ans perd son lieu.
Ce n’est pas nécessairement une politique hostile à l’art contemporain. Mais c’est suffisamment paradoxal pour que les Cagnois, les artistes et les acteurs culturels soient en droit de demander des comptes.
Aujourd’hui un local, demain quoi ?
C’est ici que cette affaire dépasse les murs de la Maison des Artistes.
La culture n’appartient pas aux municipalités successives. Elle appartient à ceux qui la créent, à ceux qui la transmettent et à ceux qui la découvrent.
Une collectivité possède évidemment le droit de reprendre un bâtiment communal. Mais lorsqu’un lieu culturel est supprimé, la responsabilité politique consiste idéalement à proposer une solution permettant aux artistes de poursuivre leur activité.
Sinon s’installe progressivement une inquiétude.
Aujourd’hui, un bail.
Demain, une programmation jugée trop audacieuse ?
Après-demain, une œuvre considérée comme dérangeante ?
Et ensuite ?

Un autodafé place du Château ?
La formule est volontairement excessive. Elle doit le rester : rien dans les éléments disponibles ne permet évidemment d’affirmer qu’une telle dérive serait envisagée. Mais la provocation possède ici une fonction : rappeler qu’en matière de culture, les libertés se défendent aussi lorsque les premières décisions paraissent administratives et anodines.
La grenouille dans la casserole
Une image revient souvent lorsqu’on évoque l’installation progressive d’une restriction des libertés : celle de la grenouille plongée dans une casserole d’eau dont la température augmenterait lentement jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus s’en échapper.
Précisons que cette célèbre expérience est une fable et non une réalité zoologique.
Mais comme métaphore politique, elle conserve toute sa force.
Les atteintes aux libertés culturelles ne commencent généralement pas par des livres brûlés sur une place publique. Elles peuvent prendre des formes infiniment plus banales : une subvention supprimée, une salle retirée, une programmation réorientée, un artiste écarté.
C’est précisément pour éviter les procès d’intention qu’une municipalité doit accompagner ce type de décision d’une transparence totale sur ses motivations et sur le projet qui remplacera ce qui disparaît.
Ne pas instruire un procès sans entendre la défense
Il serait toutefois intellectuellement malhonnête de présenter cette affaire comme la preuve définitive d’une volonté municipale de censurer l’art contemporain.
Les faits disponibles ne permettent pas de l’affirmer.
La Ville continue d’organiser des expositions, célèbre actuellement les 80 ans du Château-musée Grimaldi et annonce de nouveaux rendez-vous artistiques. Mais que signifie exactement cette « réorientation culturelle cagnoise » ?
Et surtout : quelle place la nouvelle municipalité entend-elle réserver demain à l’art contemporain indépendant ?
Voilà les vraies questions.
Les artistes, eux, continueront
Une chose est déjà certaine : la fermeture d’une porte ne signifie pas nécessairement la disparition d’une aventure.
La Maison des Artistes annonce vouloir poursuivre son activité sous une forme « désormais nomade » et prépare une dernière exposition dans ses locaux, accessible jusqu’au 4 octobre, avec deux journées de clôture prévues les 26 et 27 septembre.
C’est probablement la meilleure réponse que puisse apporter le monde de la création.

Continuer. Créer. Exposer. Rencontrer. Questionner.
Car une ville qui possède l’histoire artistique de Cagnes-sur-Mer a tout à gagner à faire cohabiter Renoir et les créateurs d’aujourd’hui, patrimoine et avant-garde, œuvres consensuelles et propositions dérangeantes.
Souhaitons donc que cette polémique conduise non à une fracture, mais à un véritable débat public sur la politique culturelle cagnoise — et, mieux encore, à une solution permettant à ce collectif de poursuivre son travail.
On peut reprendre les clés d’un local. Il est beaucoup plus difficile de mettre sous clé la création. Et heureusement !
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