Fête ses 120 ans et ouvre les portes de son histoire au public
septembre 6, 2026 | by Jean-Claude JUNIN
À Grasse, la Loge Pax fête ses 120 ans et ouvre les portes de son histoire au public
Cent vingt années de travaux, de transmission, de débats, d’engagement républicain et de fraternité : la Loge Pax, à l’Orient de Grasse et rattachée au Grand Orient de France, célèbre cette année un anniversaire exceptionnel. Pour l’occasion, elle quittera symboliquement le Temple pour aller à la rencontre des « profanes », mercredi 30 septembre au Palais des Congrès de Grasse. Exposition, conférence publique et apéritif-rencontre permettront de découvrir une institution souvent entourée de fantasmes, alors que l’histoire maçonnique grassoise remonte en réalité à près de deux siècles et demi.
« Liberté, Égalité, Fraternité ».
La devise est celle de la République française. Elle résonne également depuis longtemps entre les colonnes des temples maçonniques.
À Grasse, cette histoire possède une profondeur que beaucoup ignorent. Et l’année 2026 offre une occasion particulière de la faire sortir de l’ombre : la Loge Pax célèbre ses 120 ans.
Cent vingt années de Tenues, de planches, de travaux symboliques et de réflexion sur l’homme et la société.
Pour marquer cet anniversaire, la Loge du Grand Orient de France a choisi une démarche d’ouverture : aller à la rencontre du public et permettre à chacun, franc-maçon ou profane, de découvrir une histoire souvent méconnue et parfois caricaturée.
Le rendez-vous est fixé au mercredi 30 septembre 2026 au Palais des Congrès de Grasse.
De 14h à 17h, une exposition sera accessible gratuitement au public. Elle sera suivie d’une conférence consacrée à l’histoire et à l’avenir de la Franc-Maçonnerie à Grasse et dans les Alpes-Maritimes, puis, à 18h, d’un apéritif-rencontre.
Une journée pour ouvrir symboliquement les portes du Temple et surtout celles de la connaissance.
Pax : 120 ans de travaux à l’Orient de Grasse
Le nom lui-même n’est pas anodin.
Pax : la paix.
Une appellation qui traverse les décennies et prend une résonance particulière dans une institution dont la méthode repose sur le dialogue, la confrontation des idées et la recherche de ce qui peut rassembler au-delà des convictions personnelles.
La présence de la Loge Pax à l’Orient de Grasse est également attestée dans les documents contemporains du Grand Orient des Alpes-Maritimes.
Pour ses 120 ans, ses Frères ont donc choisi de ne pas célébrer cet anniversaire exclusivement entre eux, mais d’inviter les Grassois à découvrir leur histoire.
Une initiative intéressante dans une ville où la Franc-Maçonnerie est loin d’être un phénomène récent.

À Grasse, l’histoire maçonnique ne commence pas avec Pax
Si Pax fête 120 ans, l’histoire de la Franc-Maçonnerie grassoise serait, elle, vieille de plus de 250 ans.
Les recherches historiques consacrées aux archives maçonniques locales font remonter cette présence à 1774, sous l’Ancien Régime. Un ouvrage récent consacré aux Deux cent cinquante ans de la franc-maçonnerie à Grasse (1774-2024) s’appuie notamment sur les archives maçonniques grassoises, celles de la Bibliothèque nationale de France et des Archives nationales.
Nous sommes alors en plein siècle des Lumières.
Dans toute l’Europe, les loges deviennent des lieux particuliers de sociabilité. Des hommes d’origines et de conditions différentes peuvent s’y rencontrer selon des règles communes, travailler autour de questions philosophiques et échanger des idées.
La Franc-Maçonnerie spéculative s’est constituée en Grande-Bretagne avant de se diffuser largement en France à partir des premières décennies du XVIIIe siècle.
Et Grasse prend sa place dans ce mouvement.
Fragonard et une étonnante piste maçonnique grassoise
L’histoire locale réserve même quelques surprises.
Les recherches menées sur les archives grassoises évoquent la bastide d’Alexandre Maubert comme première implantation maçonnique locale et relient son escalier à des peintures de Jean-Honoré Fragonard, dans lesquelles apparaîtraient plusieurs éléments de symbolique maçonnique. Elles rapprochent également de cette histoire la fontaine de la Sagesse, avec son obélisque et ses sculptures symboliques.
Ces éléments méritent naturellement d’être replacés dans leur contexte par les historiens et ne doivent pas transformer chaque compas dessiné sur une vieille pierre en preuve d’une mystérieuse société secrète !
Mais ils témoignent d’une réalité beaucoup plus intéressante : l’histoire maçonnique appartient aussi à l’histoire culturelle, sociale et politique de Grasse.
Du siècle des Lumières à la République
La Franc-Maçonnerie française traversera ensuite tous les bouleversements de l’histoire nationale : Révolution, Empire, Restaurations, révolutions du XIXe siècle, Second Empire puis installation durable de la République.
Son visage évolue avec les époques.
Sous la IIIe République, particulièrement, le Grand Orient de France s’engage fortement dans les grands débats de société : enseignement public, laïcité, mutualisme, coopératives ouvrières ou encore universités populaires.
Le vocabulaire maçonnique parle de « travailler à la construction du Temple de l’Humanité ».
La formule est symbolique, évidemment.
Le maillet ne frappe pas véritablement une pierre et le compas ne sert pas à tracer les murs d’un bâtiment. La pierre à dégrossir est d’abord l’être humain lui-même : travailler sur ses certitudes, écouter l’autre, chercher à progresser et tenter d’apporter sa pierre à l’édifice commun.
C’est aussi cette tradition de réflexion qui explique la proximité historique d’une partie importante de la Maçonnerie française avec les combats républicains et laïques.
1940 : lorsque les Temples sont contraints au silence
Mais l’histoire des Loges n’est pas seulement faite de banquets fraternels, de débats philosophiques et de travaux paisibles.
Il existe une page infiniment plus sombre.
1940.
Avec l’installation du régime de Vichy commence une véritable politique de répression antimaçonnique.
Le 13 août 1940, une loi interdit les « sociétés secrètes ». La Franc-Maçonnerie est directement visée. Quelques jours plus tard, le 19 août, la dissolution du Grand Orient de France et de la Grande Loge de France est explicitement prononcée. Les locaux sont perquisitionnés, les biens placés sous séquestre et les archives saisies.
Les colonnes sont brisées.
Les Temples ferment.
Les travaux cessent.
Et bientôt, les hommes sont désignés.
Des noms publiés pour livrer les francs-maçons à la vindicte
En 1941, la persécution franchit une nouvelle étape.
Une seconde loi prévoit la publication au Journal officiel de noms et d’adresses de responsables francs-maçons. Les administrations sont épurées et des fonctionnaires perdent leur emploi en raison de leur appartenance réelle ou supposée à la Maçonnerie.
Un Service des sociétés secrètes est chargé d’exploiter les archives confisquées, de répertorier les francs-maçons et d’alimenter la propagande antimaçonnique du régime.
La propagande de Vichy désigne alors les francs-maçons comme appartenant à cette prétendue « Anti-France » à laquelle le régime attribue les malheurs du pays.
La mécanique est malheureusement familière : désigner une catégorie, fabriquer un ennemi intérieur, dresser des listes, exclure, puis réprimer.
Des francs-maçons dans la Résistance et la Déportation
Certains francs-maçons rejoignent alors la Résistance, parfois dans des réseaux où les liens fraternels antérieurs à la guerre facilitent les contacts clandestins. Des membres du Grand Orient participent notamment à Patriam Recuperare et à différents mouvements résistants.
Des francs-maçons sont arrêtés, emprisonnés et, pour certains, déportés. Il convient cependant d’être historiquement précis : l’appartenance maçonnique n’est pas, à elle seule, l’équivalent d’une politique d’extermination raciale telle que la Shoah. Les parcours de déportation tiennent souvent également à l’engagement résistant, politique ou à d’autres motifs de persécution.
Mais la répression antimaçonnique menée par Vichy est, elle, incontestable : dissolution des obédiences, confiscations, fichage, propagande, révocations et surveillance. Les effectifs du Grand Orient illustrent la violence de la période : d’environ 30 000 membres en 1939, l’obédience tombe à moins de 7 000 à la Libération.
Dans les Alpes-Maritimes également, la Maçonnerie avait connu un développement important avant-guerre. Une thèse universitaire consacrée à la Franc-Maçonnerie provençale estime à environ 600 le nombre de maçons dans le département à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Après la guerre, rallumer les feux
À la Libération vient alors le temps de la reconstruction.
Dans le langage maçonnique, on pourrait dire qu’il faut rallumer les feux.
Retrouver les Frères survivants.
Reconstituer les archives.
Réouvrir les Temples.
Reprendre les Tenues.
Et surtout recommencer à travailler.
La reconstruction est difficile : le Grand Orient ne retrouve progressivement des forces qu’à partir des années 1950.
Mais la chaîne d’union, profondément meurtrie, n’est pas rompue.
Et les décennies suivantes voient la Franc-Maçonnerie française se développer à nouveau, se diversifier et évoluer, notamment avec l’essor d’obédiences masculines, féminines et mixtes.
Aujourd’hui, quelque 680 francs-maçons fréquenteraient le Temple de Grasse
Cette histoire n’appartient donc absolument pas qu’au passé.
Selon les informations communiquées autour de cet anniversaire, plus de 680 francs-maçons appartenant à différentes obédiences fréquenteraient aujourd’hui le Temple de Grasse.
C’est un chiffre important, mais que nous présentons volontairement au conditionnel : nous n’avons pas trouvé de source publique indépendante permettant de vérifier précisément cet effectif, les obédiences ne publiant pas nécessairement leurs statistiques Temple par Temple.
Il donne néanmoins une idée de la vitalité maçonnique revendiquée localement et d’une réalité souvent ignorée du grand public : derrière une porte généralement discrète travaillent des hommes et des femmes appartenant à des sensibilités et obédiences différentes.

Guillaume Trichard, de nouveau Grand Maître du Grand Orient
Pour ce 120e anniversaire, la Loge Pax recevra un invité particulièrement symbolique : Guillaume Trichard, Grand Maître du Grand Orient de France et président de son Conseil de l’Ordre.
Le 28 août 2026, le 161e Convent du Grand Orient de France, réuni à Bordeaux, l’a ramené à la Grande Maîtrise, fonction qu’il avait déjà exercée en 2023-2024. Selon le Grand Orient, le retour d’un ancien Grand Maître à cette fonction ne s’était plus produit depuis trente-sept ans.
Sa présence à Grasse donnera donc à cet anniversaire local une dimension nationale.
Pierre-Yves Beaurepaire : l’historien pour séparer l’histoire du mythe
Autre présence particulièrement intéressante : celle de Pierre-Yves Beaurepaire.
Professeur d’histoire moderne à l’Université Côte d’Azur et membre de l’Institut universitaire de France, il est l’un des spécialistes français de l’histoire de la Franc-Maçonnerie, des sociabilités et des réseaux au siècle des Lumières.
Il vient notamment de publier en 2026 un ouvrage simplement intitulé La Franc-maçonnerie, avec une ambition particulièrement utile pour un sujet qui suscite depuis trois siècles quantité de fantasmes : revenir aux archives et distinguer les faits des légendes.
Sa participation devrait donc permettre de replacer l’histoire locale dans une perspective beaucoup plus large : celle de la Maçonnerie française et européenne, de ses transformations et de son avenir.
Une conférence ouverte aux « profanes »
Car c’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de cette journée : elle est ouverte à tous et gratuite.
Pas besoin d’être initié.
Pas de mot de passe à connaître.
Pas de tablier à porter.
Et nul besoin de savoir distinguer une équerre d’un compas avant d’entrer au Palais des Congrès !
De 14h à 17h, l’exposition permettra de découvrir cette histoire. Elle sera suivie d’une conférence publique sur l’histoire et l’avenir de la Franc-Maçonnerie à Grasse et dans les Alpes-Maritimes, en présence notamment de Guillaume Trichard et Pierre-Yves Beaurepaire.
Puis, à 18h, un apéritif-rencontre permettra de poursuivre les échanges de manière plus informelle.
Une manière, finalement, de prolonger la Tenue hors du Temple — en remplaçant le rituel par la rencontre avec la cité.
120 ans après, Pax continue ses travaux
Une Loge maçonnique aime rappeler que son travail n’est jamais achevé.
La pierre peut toujours être polie.
Le Temple symbolique peut toujours être élevé un peu plus haut.
Et l’être humain, surtout, reste un chantier permanent.
Cent vingt ans après l’allumage de ses feux, Pax continue donc de travailler à l’Orient de Grasse. Mais pour son anniversaire, ses membres ont choisi de faire quelque chose d’assez simple et finalement très conforme à l’idéal de transmission dont ils se réclament : expliquer, montrer, dialoguer.
Dans une époque où les réseaux sociaux font renaître à grande vitesse les vieilles théories du complot, ouvrir les archives, confronter les mythes aux faits et permettre aux citoyens de poser directement leurs questions constitue peut-être le meilleur antidote.
Le mercredi 30 septembre, le Palais des Congrès deviendra ainsi, pour quelques heures, un Temple sans porte fermée, où initiés et profanes pourront se rencontrer sur un même parvis : celui de la connaissance.
Et après 120 ans de travaux, la Loge Pax semble encore avoir quelques pierres à apporter à l’édifice.
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