« J’étais tordu, j’ai trouvé un rocher tordu comme moi ! »
26 octobre 2026 | par Jean-Claude JUNIN

« J’étais tordu, j’ai trouvé un rocher tordu comme moi ! »
Frère Antoine, l’ermite du Rocher de Roquebrune : cinq ans déjà, et tant de souvenirs…
Il y a des hommes qui traversent leur époque sans faire de bruit, mais dont le souvenir demeure profondément ancré dans les mémoires. Frère Antoine était de ceux-là. Le 22 octobre 2021, à l’âge de 98 ans, s’éteignait cet étonnant moine cistercien qui avait choisi de vivre près d’un demi-siècle dans une grotte du Rocher de Roquebrune-sur-Argens, dans le Var. Cinq ans plus tard, son sourire, son humour, sa liberté et son extraordinaire simplicité continuent de manquer à ceux qui avaient pris l’habitude de gravir le chemin menant jusqu’à lui.
Un homme, un rocher et cinquante années de solitude
Il fallait parfois du courage, souvent de bonnes chaussures et toujours un peu de curiosité pour aller rendre visite à Frère Antoine.
Là-haut, dans le massif rougeoyant de Roquebrune-sur-Argens, loin du confort moderne, un homme avait décidé de vivre autrement.
Pas de grande maison, pas de possessions superflues, pas de recherche du confort matériel. Une grotte, quelques objets du quotidien, des livres, un transistor, de quoi se nourrir et surtout beaucoup de temps pour réfléchir, méditer et prier.
Ce choix de vie pouvait paraître incompréhensible à une époque où l’on mesure volontiers la réussite à l’accumulation des biens matériels.
Pourtant, Frère Antoine semblait avoir trouvé dans ce dénuement quelque chose que beaucoup recherchent toute leur existence : une forme de paix intérieure.
Et lorsqu’on l’interrogeait sur son installation dans ce lieu pour le moins inhabituel, il avait cette réponse devenue célèbre :
« J’étais tordu, j’ai trouvé un rocher tordu comme moi ! »
Une phrase pleine d’autodérision, qui résumait à merveille cet homme singulier.
Il ne cherchait pas à donner des leçons. Il savait rire de lui-même et de ses propres contradictions.
Peut-être était-ce précisément ce qui le rendait si attachant.
Un ermite qui n’avait rien d’un misanthrope
On pourrait imaginer qu’un homme choisissant de vivre dans une grotte souhaitait avant tout fuir ses semblables.
Avec Frère Antoine, c’était tout le contraire.
Certes, il avait choisi la solitude, mais il n’avait pas fermé sa porte — si tant est qu’une grotte puisse véritablement en posséder une.
Au fil des décennies, des promeneurs, des habitants de la région, des croyants, des curieux et de simples amoureux du Rocher avaient pris l’habitude de lui rendre visite.
Certains venaient pour échanger quelques mots, d’autres pour solliciter un conseil, d’autres encore simplement pour partager un moment avec lui.
Et puis il y avait ceux qui revenaient régulièrement, parfois depuis des années.
Frère Antoine était devenu, sans jamais l’avoir véritablement recherché, une figure familière du paysage varois.
Un homme que l’on venait voir autant pour ce qu’il disait que pour ce qu’il représentait.
Dans une société où tout semble devoir aller toujours plus vite, il incarnait une autre manière de vivre.
Des piles, un saucisson, un livre… et parfois une guitare
Ceux qui ont connu Frère Antoine se souviennent aussi de ces petites attentions qui accompagnaient les visites.
On ne montait pas nécessairement jusqu’à sa grotte les mains vides.
L’un apportait des piles pour son vieux transistor. Un autre avait glissé un saucisson dans son sac. Un troisième lui offrait un livre.
Et parfois, un visiteur emportait sa guitare.
Alors, au milieu des pierres, loin des salles de concert et des lieux de spectacle, la musique venait rompre le silence du massif.
Ces gestes simples en disent probablement davantage sur la relation qui unissait l’ermite à ses visiteurs que de longs discours.
Il ne s’agissait pas de faire l’aumône à un homme démuni.
Il s’agissait de partager.
Quelques provisions, un objet utile, une conversation, un air de musique, un sourire.
Des échanges sans cérémonie, sans protocole et sans distinction sociale.
On venait rencontrer Frère Antoine ; bien souvent, on repartait avec le sentiment d’avoir reçu davantage qu’on ne lui avait apporté.
La grotte, un lieu de rencontre fraternelle

Une plaque à l’entrée de son refuge rappelait clairement l’esprit du lieu :
« La grotte de frère Antoine n’est pas une curiosité touristique mais un lieu de rencontre fraternelle. »
Une autre précisait que la grotte et l’esprit de Frère Antoine étaient trop petits pour accueillir des groupes nombreux.
Ces quelques mots sont révélateurs.
L’ermite ne voulait pas devenir une attraction touristique, encore moins un personnage que l’on venait observer comme une curiosité.
Il souhaitait préserver le caractère humain et personnel des rencontres.
La nuance est importante.
Ceux qui faisaient l’effort de monter jusqu’à lui n’étaient pas invités à visiter un lieu insolite, mais à rencontrer un homme.
Un homme avec ses convictions, ses habitudes, ses faiblesses, son humour et sa liberté.
Et cette liberté, justement, était peut-être sa plus grande richesse.
Un religieux à l’écart du monde, mais attentif aux autres
Frère Antoine était moine cistercien.
Son existence s’inscrivait donc dans une tradition chrétienne ancienne, où la prière, le silence, la sobriété et le travail intérieur occupent une place essentielle.
Mais sa vie d’ermite possédait une dimension très personnelle.
Il avait choisi de s’éloigner des structures habituelles de la vie collective pour consacrer son quotidien à la contemplation et à la prière.
Cela ne signifiait pas pour autant qu’il s’était désintéressé du monde.
Les visites qu’il recevait constituaient autant d’occasions d’échanger avec des personnes aux parcours et aux convictions parfois très différents.
Il pouvait accueillir un croyant venu chercher un moment de spiritualité, mais aussi un randonneur qui n’avait aucune pratique religieuse.
C’est sans doute ce qui explique que son souvenir dépasse aujourd’hui le cercle des fidèles.
On pouvait ne pas partager sa foi et apprécier profondément l’homme.
On pouvait ne rien comprendre à son choix de vie et respecter sa détermination.
On pouvait même trouver son existence complètement extravagante et repartir conquis par sa gentillesse.

Le Rocher de Roquebrune, bien plus qu’un décor
Le Rocher de Roquebrune n’est pas un massif comme les autres.
Avec ses reliefs spectaculaires et ses roches aux teintes rougeâtres, il constitue l’un des paysages les plus reconnaissables de l’est varois.
Ses formes parfois tourmentées, ses passages escarpés et ses cavités naturelles donnent au site un caractère presque irréel.
C’est dans cet environnement que Frère Antoine avait choisi de s’installer.
Et l’on comprend mieux, en contemplant ces roches façonnées par le temps, le sens de sa célèbre formule sur ce « rocher tordu ».
Il y avait quelque chose d’évident dans cette rencontre entre un homme qui refusait les conventions et un paysage qui semblait lui-même échapper aux lignes droites.
Avec les années, Frère Antoine et le Rocher étaient devenus presque indissociables dans l’imaginaire des habitants.
Le massif était son refuge.
Et lui était devenu l’une de ses figures les plus singulières.
Le 22 octobre 2021, une page se tournait
Le vendredi 22 octobre 2021, Frère Antoine s’éteignait à l’âge de 98 ans.
La nouvelle avait profondément touché celles et ceux qui l’avaient rencontré.
Après environ cinquante années passées en ermite au Rocher de Roquebrune, il laissait derrière lui bien peu de biens matériels, mais une multitude de souvenirs.
Des conversations parfois brèves.
Des échanges inattendus.
Des sourires.
Des moments de silence.
Des anecdotes que l’on racontait ensuite en famille ou entre amis.
Trois jours après sa disparition, le 25 octobre 2021, GrasseMat’ lui consacrait déjà un hommage sous ce titre qui lui ressemblait tant : « J’étais tordu, j’ai trouvé un rocher tordu comme moi ! »
https://grassemat.info/solidarite/2021-10-25/jetais-tordu-jai-trouve-un-rocher-tordu-comme-moi/
Cinq ans plus tard, cette formule conserve toute sa force.
Elle nous rappelle qu’il existe des hommes dont la singularité n’éloigne pas les autres, mais les attire.
Des hommes qui ne cherchent ni à convaincre ni à séduire, et qui deviennent pourtant, presque malgré eux, des personnages profondément aimés.
Que reste-t-il de Frère Antoine, cinq ans après ?
Il reste d’abord un lieu.
Cette grotte, accrochée au Rocher de Roquebrune, qui évoque encore son étonnante existence.
Il reste ensuite des photographies.
On y découvre un vieil homme vêtu de blanc, parfois souriant, parfois concentré sur son instrument de musique, installé au milieu de ce décor de pierre devenu son univers.
Mais ce sont surtout les souvenirs des visiteurs qui permettent à son histoire de continuer.
Combien sommes-nous à avoir emprunté ce chemin pour aller à sa rencontre ?
Combien avons-nous conservé le souvenir d’une parole, d’un regard, d’une plaisanterie ou d’une discussion ?
Et combien, en repensant à lui aujourd’hui, se demandent si cet homme qui possédait si peu n’avait pas compris quelque chose d’essentiel ?
La question mérite d’être posée.
Car Frère Antoine n’avait évidemment pas trouvé une réponse universelle aux difficultés de l’existence.
Il avait simplement choisi sa propre voie, avec une détermination peu commune.
Une voie faite de renoncement matériel, de solitude volontaire, de foi, mais aussi de rencontres et de partage.
Le plus bel hommage : ne pas oublier l’homme derrière la légende
Cinq ans après sa disparition, il serait facile de transformer Frère Antoine en personnage de légende.

L’ermite du Rocher.
Le moine de la grotte.
Le vieil homme aux habits blancs.
Mais derrière ces images presque romanesques, il y avait avant tout un être humain.
Un homme capable de plaisanter sur lui-même, d’accueillir un visiteur inconnu, de se réjouir d’un cadeau modeste ou de partager un moment de musique.
C’est peut-être cela qu’il faut retenir en priorité.
Pas seulement l’extraordinaire singularité de son existence, mais la simplicité de ses rapports avec les autres.
Il n’avait pas besoin d’une grande maison pour recevoir.
Il n’avait pas besoin d’une table somptueuse pour partager.
Et il n’avait pas besoin de grands discours pour laisser une empreinte durable.
Frère Antoine nous a quittés il y a cinq ans. Mais tant que quelqu’un racontera cette montée vers sa grotte, tant qu’une photographie fera renaître son sourire ou qu’un ancien visiteur se souviendra d’une chanson partagée, l’ermite du Rocher de Roquebrune continuera, à sa manière, de nous accompagner.
Et finalement, dans ce monde parfois un peu trop droit, un peu trop pressé et un peu trop sérieux, il nous manque peut-être quelques hommes « tordus » comme lui.
Merci, Frère Antoine, pour cette belle leçon de liberté et de fraternité.
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Frère Antoine, de son vrai nom Louis Chauvel, était né en 1923 à Cuillé, en Mayenne. Installé dans sa grotte depuis 1966, il avait dû la quitter en octobre 2017 après une mauvaise chute. Il s’est éteint le 22 octobre 2021 à Dieulefit, dans la Drôme, où il était accueilli depuis 2020 chez un compagnon de voyage.