Une ferme à la croisée de deux mondes…
avril 30, 2026 | by Jean-Claude JUNIN
Une ferme à la croisée de deux mondes…
En arrivant à « la grande pièce » la ferme de Bernard Bruno et sa compagne Mado à Saint-Vallier de Thiey, je me suis imaginé à la place de Claude Michelet venant chercher l’inspiration pour un cinquième tome de son célèbre roman « Des grives aux loups »… Une ferme à la croisée de deux mondes. Jean-Édouard, Pierre-Édouard, Louise et Berthe auraient pu vivre ici, une ferme un peu isolée dans la forêt du Défends, sans eau de ville ni électricité, certes le confort moderne est présent, notamment grâce à un puissant groupe électrogène.

Quand Bernard et Mado m’ont invité pour rédiger un article lors de la tonte, moi avec des origines, un peu lointaine de paysan ne pouvait que répondre favorablement, je passe régulièrement lors de mes promenades en forêt devant l’exploitation, même les Patou commencent à me connaître, aboyant juste pour le principe « on t’a vu, mais maintenant on retourne protéger le troupeau », et quel troupeau ! pas moins de 700 moutons et 300 chèvres pour Bernard auxquelles s’ajoutent les 300 moutons de son fils exploitant à Caussols.
Avant de préparer la transhumance, dont la fête aura bientôt lieu dans le grand pré, j’aurais l’occasion d’en reparler, il y a ce moment de dur labeur et de joie partagé, Mado est en cuisine pendant ces deux jours pour nourrir, dès cinq heures du matin, ces robustes gaillards qui vont tondre, de main de maître, les mille bêtes en moins de deux jours, moins de deux minutes par bête ! Ils sont trois, trois à travailler en famille, Cyril Maurel de Valensole et ses deux fils qui cinq mois durant vont tondre des dizaines de milliers de moutons…

Bernard a commencé le travail de Berger à 14 ans avec 1 mouton ! il gardait déjà le troupeau de son père l’été dès 7 ans, une période difficile ou l’on ne mangeait pas toujours à sa faim, et comme il me le confiait « Quand tu as faim, tu fais travailler ton cerveau pour trouver une solution, la faim au final est un stimulant ! » Même Henri Vincenot dans son « Pape des escargots » n’était pas aussi philosophe…
En cette année, peu médiatisée d’année internationale du Pastoralisme, il me paraissait important de mettre en lumière ces hommes et ses femmes qui nourrissent des millions d’individus, hommes et femmes souvent critiqué alors qu’ils aiment viscéralement leurs terres et leurs bêtes…

Le loup, terrible ennemi de l’ombre…
Enfant j’avais une grande tante Vendéenne qui vivait avec un loup dans son immense propriété, je me souviens des étés où nous allions lui rendre visite, de cet animal superbe et apprivoisé, qui sans jouer avec nous, semblait tellement gentil, se laissant caresser, certes il était nourri de plusieurs kilos de rosbif tous les jours pour le plus grand plaisir du boucher du village qui lui apportait chaque jour ses trois ou quatre kilos de viande de premier choix…
J’avais alors le regard faussé envers cet animal superbe, et fidèle, oubliant que le boucher vendéen de la Chataigneraie n’allait pas chaque jour déposer des dizaines de kilos de viandes dans nos forêts et montagnes…

Le loup… Pour ou contre ? loin de moi vouloir prendre position pour les « pour » ou les « anti » juste un constat, chaque année Bernard et Mado perdent des dizaines de moutons qui se font massacrer, dévoré vivant, parfois même abandonné après avoir été déchiqueté mais que la vie est encore là car le loup a fui après avoir été dérangé, difficile d’imaginer la douleur des bergers lorsqu’ils trouvent une bête en train d’agoniser, car Oui ! ils aiment leur troupeau ! même ici à St-Vallier le loup y est présent ! Bernard me confiait qu’il y a quelques années il perdait jusqu’à 5 bêtes par jour, soit près de 300 bêtes sur la saison, avec comme seule réponse absurde de l’administration « C’est pas grave de toute façon on vous indemnise »…
La tonte, entre tradition et bien-être animal,
La tradition, ce sont ces journées de dur labeur mais de partage aussi, Cyril Maurel et ses garçons arrivent dès cinq heures du matin, après un rapide petit déjeuner ils installent leurs matériels, rien n’est laissé au hasard ! Ils arrivent tôt, avant que la chaleur ne s’installe vraiment, quand la campagne est encore suspendue entre rosée et silence. Le tondeur moderne n’a plus tout à fait l’allure des anciens, mais dans ses gestes, il y a toujours cette précision héritée d’un autre temps.
Il gare son utilitaire près de la bergerie, ouvre les portes arrière comme on entrouvre un atelier. À l’intérieur, tout est rangé avec méthode : la tondeuse électrique, les peignes affûtés, les rallonges soigneusement enroulées, le harnais de suspension qui portera l’outil pour soulager les bras. Rien n’est laissé au hasard. La journée sera longue.
Il installe son poste de travail. Une planche de bois, un tapis antidérapant, un câble qui court jusqu’à la prise, vérifié du regard. Puis vient le geste sûr : fixer la tondeuse au bras articulé, tester le moteur, écouter ce ronronnement familier, presque rassurant. Le son de la journée qui commence.
Autour de lui, les brebis s’agitent. Elles sentent que quelque chose se prépare. Le berger, lui, observe en silence. Entre les hommes, pas besoin de mots : chacun connaît sa place, chacun sait ce qu’il a à faire.
Le tondeur ajuste sa ceinture, passe la main sur le métal froid de la machine. Il ne tondra pas une bête, ni dix. Ce seront des centaines de moutons qui passeront entre ses mains, dans une cadence régulière, presque chorégraphiée…

Un animal, deux minutes. Un mouvement fluide, précis, respectueux. La laine tombe en une seule toison, comme une peau que l’on soulève sans brusquer. Le geste est rapide, mais jamais brutal. Il y a là une forme d’élégance silencieuse, un savoir-faire qui ne s’apprend pas dans les livres.
La journée filera sans qu’il ne la voie passer. Le bruit de la tondeuse, le souffle des bêtes, l’odeur de la laine fraîche… tout compose une musique simple, répétitive, presque hypnotique.
Et lorsque le soleil sera haut, que les tas de laine formeront déjà de petites collines au sol, il continuera, imperturbable, fidèle à ce rythme ancien.
Car dans ce métier, moderne par ses outils mais ancestral par son âme, chaque geste raconte une histoire : celle d’une terre, d’un troupeau, et d’un homme qui, le temps d’une journée, travaille au plus près du vivant.
Il y a des métiers que l’on n’entend plus. Des gestes que l’on ne voit plus. Des vies entières qui s’écrivent loin du tumulte, là où la terre parle encore bas, au rythme des saisons.
2026 a été proclamée année internationale du pastoralisme. Une reconnaissance tardive, presque discrète, pour un monde qui, pourtant, tient debout une partie de nos paysages, de notre alimentation et de notre mémoire collective.
Un métier d’hier… indispensable aujourd’hui
Le berger n’a pas disparu. Il s’est simplement éloigné de nos regards.
On l’imagine parfois figé dans une carte postale, silhouette solitaire au sommet d’une colline. Mais la réalité est tout autre.
Aujourd’hui, le pastoralisme est un métier exigeant, moderne et profondément utile :
- entretien des paysages,
- prévention des incendies,
- préservation de la biodiversité,
- maintien d’une agriculture durable.
Chaque troupeau qui avance, chaque parcelle pâturée, c’est un équilibre fragile qui se maintient.

Une vie rude, mais libre
Le matin commence tôt. Toujours trop tôt pour ceux qui regardent de loin.
Le berger, lui, est déjà debout quand la lumière hésite encore.
Il marche, observe, écoute.
Le vent, les bêtes, les traces.
Rien ne lui échappe.
Il n’y a pas d’horaires, pas de week-end, pas de pause véritable. Il y a seulement la responsabilité d’un troupeau, et cette présence constante au vivant.
Et pourtant, dans cette rudesse, il y a quelque chose que l’on ne trouve plus ailleurs : une liberté immense, presque sauvage.
Un patrimoine vivant menacé
Malgré son rôle essentiel, le pastoralisme reste trop souvent relégué au second plan. Peu médiatisé, peu compris, il souffre d’un manque de reconnaissance.
Et pourtant, sans ces hommes et ces femmes :
- les paysages se ferment,
- les terres s’appauvrissent,
- les équilibres se rompent.
Le pastoralisme n’est pas un vestige du passé. C’est une réponse d’avenir : Redonner sa place au monde rural
Cette année internationale est une invitation.
À regarder autrement.
À comprendre.
À soutenir.
Car derrière chaque troupeau, il y a une histoire.
D’effort, de transmission, de passion.
Des femmes et des hommes qui, loin des projecteurs, continuent de faire vivre une agriculture à taille humaine.
Un hommage silencieux mais essentiel
Rendre hommage au pastoralisme, ce n’est pas regarder en arrière.
C’est reconnaître une évidence : le futur aura besoin de ces racines.
Et peut-être qu’un jour, au détour d’un sentier, en croisant un troupeau et son berger, on comprendra enfin que là, dans ce silence, se joue quelque chose de précieux.
Un équilibre. Une mémoire. Une leçon de vie.
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