deux « amis de trente ans » enfin réunis…
septembre 1, 2026 | by Jean-Claude JUNIN
Édouard Balladur : deux « amis de trente ans » enfin réunis…
Il aura fallu trente et une années supplémentaires, une élection présidentielle, quelques trahisons, beaucoup de rancune et, finalement, l’éternité pour réunir définitivement les deux plus célèbres « amis de trente ans » de la Ve République.
Édouard Balladur est mort lundi 31 août 2026 à Paris, à l’âge de 97 ans. Jacques Chirac l’avait précédé en septembre 2019. Quelque part, très loin des bureaux de vote, des sondages et des permanences du RPR, les retrouvailles ont donc peut-être eu lieu.
On ignore qui a tendu la main le premier.
Et surtout si Jacques Chirac a accepté de la serrer.
Car derrière la silhouette raide, le phrasé lent et cette allure de grand bourgeois que les caricaturistes adoraient installer dans une chaise à porteurs, Édouard Balladur fut l’un des acteurs majeurs de la Ve République. Haut fonctionnaire, conseiller de Georges Pompidou, ministre de l’Économie de Jacques Chirac, Premier ministre de François Mitterrand et candidat à la présidence de la République, il aura passé une grande partie de son existence à proximité immédiate du pouvoir.
Avant de commettre, en 1995, le péché que Jacques Chirac pouvait difficilement pardonner : vouloir prendre sa place.
De Smyrne aux palais de la République
Édouard Balladur naît le 2 mai 1929 à Smyrne, aujourd’hui Izmir, en Turquie, dans une famille française du Levant. Il grandit ensuite à Marseille.
Sciences Po, ENA, Conseil d’État : le parcours est celui d’un homme davantage destiné aux grands bureaux de la République qu’aux marchés du dimanche matin.
Sa rencontre avec Georges Pompidou est déterminante.
En 1964, il entre au cabinet du Premier ministre. Il traverse Mai 68 et participe aux négociations de Grenelle. Lorsque Pompidou entre à l’Élysée en 1969, Balladur le suit et devient finalement secrétaire général de la présidence de la République.
Autrement dit, il apprend très tôt une règle essentielle de la politique française : pour exercer le pouvoir, il n’est pas toujours nécessaire d’être celui que l’on voit sur la photographie.
Il suffit parfois d’être celui qui se tient juste derrière.

Chirac et Balladur : une vieille histoire
C’est dans l’univers pompidolien que les trajectoires de Jacques Chirac et d’Édouard Balladur se croisent durablement.
Les deux hommes sont pourtant presque des contraires.
Chirac aime les poignées de main, les foires agricoles, la bière, la foule, les campagnes électorales et cette proximité populaire qui deviendra sa marque.
Balladur donne plutôt l’impression qu’une poignée de main constitue déjà une concession considérable à la démocratie directe.
Et pourtant, pendant des décennies, ils avancent ensemble.
Lorsque Jacques Chirac devient Premier ministre en 1986, lors de la première cohabitation avec François Mitterrand, il confie à Balladur un ministère considérable : Économie, Finances et Privatisation.
Balladur conduit alors une importante politique de libéralisation et de privatisations. L’homme des dossiers devient l’un des piliers du gouvernement Chirac.
La répartition des rôles paraît claire : Chirac conquiert, Balladur administre.
Jacques Chirac est le chef politique.
Édouard Balladur est l’ami compétent.
Une organisation parfaite.
Jusqu’au jour où l’ami compétent découvre qu’il pourrait peut-être devenir le chef.
1993 : « Tiens-moi Matignon pendant que je prépare l’Élysée »
En mars 1993, la droite remporte massivement les élections législatives.
François Mitterrand doit accepter une deuxième cohabitation.
Jacques Chirac connaît déjà Matignon. Il sait surtout qu’être Premier ministre à deux ans d’une présidentielle peut constituer une excellente manière de perdre cette présidentielle.
Il laisse donc Matignon à son vieil ami Édouard Balladur.
Le partage paraît presque idéal.
Balladur gouvernera.
Chirac préparera 1995.
Et tout le monde restera ami.
Du moins était-ce le scénario.
À Matignon, Balladur surprend. Sa relation avec François Mitterrand est institutionnellement courtoise. On parlera de « cohabitation de velours ». Sa popularité grimpe et les sondages deviennent excellents.
Le technocrate austère devient présidentiable.
Puis favori.
Et c’est généralement à cet instant que les amitiés politiques commencent à rencontrer quelques problèmes techniques.

« Amis de trente ans »…
En septembre 1993, Jacques Chirac prononce cette phrase devenue historique :
« Édouard et moi, nous sommes des amis de trente ans. »
Avec le recul, la formule possède quelque chose de délicieusement funèbre.
Car quelques mois plus tard, l’ami de trente ans commence sérieusement à regarder du côté du bureau présidentiel.
Balladur estime qu’il peut gagner.
Une grande partie de la droite pense la même chose.
Les sondages sont excellents. Les ralliements affluent.
Charles Pasqua le soutient.
Nicolas Sarkozy également.
Et le 18 janvier 1995, Édouard Balladur annonce officiellement sa candidature à l’élection présidentielle.
Face à Jacques Chirac.
Son ami de trente ans.
À cet instant précis, les trente ans viennent probablement de prendre un sérieux coup de vieux.
La trahison
Pour les chiraquiens, il ne s’agit pas d’une simple candidature concurrente.
C’est une trahison.
Chirac avait laissé Matignon à Balladur afin de préparer tranquillement sa troisième tentative présidentielle. Voilà désormais que celui à qui il avait confié le gouvernement utilise précisément sa position de Premier ministre pour lui disputer l’Élysée.
Dans le camp Chirac, le pardon n’est pas exactement à l’ordre du jour.
La droite française se coupe en deux.
Balladuriens contre chiraquiens.
Amis contre anciens amis.
Fidèles contre nouveaux fidèles.
Et, comme toujours lorsqu’une famille politique se déchire, chacun explique publiquement que le débat reste naturellement digne, serein et exclusivement consacré à l’avenir de la France.
Pendant que les couteaux sortent dans les couloirs.
Balladur semble pourtant avoir gagné avant même le premier tour. Pendant plusieurs mois, les sondages le donnent largement devant Chirac.
Le Premier ministre paraît installé sur une autoroute conduisant directement à l’Élysée.
Mais Jacques Chirac possède une qualité que les sondages mesurent difficilement : il adore les campagnes électorales.

Chirac mange des pommes, Balladur mange les sondages
La campagne change progressivement de dynamique.
Chirac parle de la « fracture sociale ».
La marionnette de Jacques Chirac aux « Guignols de l’info » répète : « Mangez des pommes ».
Et la France découvre soudain que l’élection annoncée comme une formalité pour Balladur pourrait devenir beaucoup plus compliquée.
Le Premier ministre, formidable dans les salons de Matignon, paraît moins naturel dans les meetings.
Son élégance devient distance.
Sa retenue devient froideur.
Son assurance devient parfois arrogance aux yeux de ses adversaires.
Et les sondages commencent à tourner.
Le 23 avril 1995, le verdict tombe.
Lionel Jospin arrive en tête du premier tour avec 23,3 % des voix.
Jacques Chirac obtient 20,8 %.
Édouard Balladur seulement 18,6 %.
L’ami trahi est au second tour.
L’ami supposé traître rentre chez lui.

« Je vous demande de vous arrêter ! »
Le soir de sa défaite, Balladur prononce alors une phrase qui entrera immédiatement dans l’histoire de la télévision politique française.
Devant ses militants qui huent Jacques Chirac, il lance :
« Je vous demande de vous arrêter ! »
La formule devient culte.
Ironie suprême : au moment même où s’achève politiquement leur amitié, Balladur demande encore à ses partisans de respecter Chirac.
Il appelle ensuite à voter pour lui au second tour.
Jacques Chirac bat Lionel Jospin le 7 mai 1995 et devient président de la République.
Celui que beaucoup donnaient politiquement mort quelques mois auparavant entre à l’Élysée.
Balladur, lui, n’y entrera jamais autrement qu’en visiteur.
La vengeance, dit-on, est un plat qui se mange froid.
En l’occurrence, Jacques Chirac n’eut même pas besoin de commander : les électeurs servirent eux-mêmes le repas.
Après 1995, le long après-midi balladurien
Édouard Balladur ne disparaît pourtant pas de la vie publique.
Il retrouve son mandat de député de Paris et continue d’intervenir sur les institutions, l’Europe, l’économie et la politique étrangère.
Il publie de nombreux ouvrages et demeure un observateur attentif de la vie politique française.
En 2007, Nicolas Sarkozy lui confie la présidence d’un comité chargé de réfléchir à la modernisation et au rééquilibrage des institutions de la Ve République.
Une forme de retour au métier qu’il connaissait probablement le mieux : penser le pouvoir plutôt que le conquérir.
Car l’épisode de 1995 restera finalement l’unique moment où Balladur tenta véritablement de passer de l’autre côté du miroir.
Pendant quelques mois, il crut pouvoir transformer une popularité de Premier ministre en destin présidentiel.
Il découvrit qu’en politique, les sondages constituent parfois des amis encore moins fidèles que ceux de trente ans.
Deux destins désormais réunis
Jacques Chirac est mort le 26 septembre 2019.
Édouard Balladur l’a rejoint le 31 août 2026.
Sept années les séparent dans la mort.
Trente années d’amitié les avaient précédemment réunis.
Quelques mois de campagne les avaient séparés.
Il est tentant d’imaginer la scène.
Balladur arrive.
Chirac l’aperçoit.
Un silence.
Balladur ajuste sa veste.
Chirac hausse un sourcil.
« Jacques… »
« Édouard… »
Puis peut-être cette question, restée en suspens depuis 1995 :
« Alors, cette présidentielle ? »
L’Histoire, elle, a déjà répondu.
Jacques Chirac fut élu président en 1995, puis réélu en 2002. Édouard Balladur ne fut jamais président, mais il aura occupé une place singulière dans plus d’un demi-siècle de vie politique française.
Derrière la caricature du grand bourgeois distant et derrière la blessure de 1995 demeure en effet un véritable homme d’État : serviteur de Georges Pompidou, ministre, Premier ministre, réformateur, européen convaincu et connaisseur exceptionnel des institutions.
Sa disparition referme une nouvelle page de cette Ve République où les fidélités, les ambitions, les amitiés et les trahisons ont souvent produit des histoires plus savoureuses que les scénaristes n’auraient osé en écrire.
Et puisqu’il faut bien terminer sur une note positive, reconnaissons à Édouard Balladur une dernière élégance : après avoir demandé en 1995 à ses partisans de « s’arrêter », il aura lui-même attendu 97 ans avant d’obtempérer.
Quant aux deux « amis de trente ans », ils ont désormais l’éternité devant eux pour se réconcilier.
À condition, évidemment, qu’aucun des deux ne soit candidat à la présidence de l’au-delà.
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