Grasse perd un créateur, un artisan de l’excellence et un passeur de savoirs
septembre 8, 2026 | by Jean-Claude JUNIN
Denis Durand : Grasse perd un créateur, un artisan de l’excellence et un passeur de savoirs
Le couturier Denis Durand est décédé samedi 5 septembre 2026, à l’approche de ses 62 ans. Installé à Grasse depuis 2020 avec son Académie de couture, il avait fait de la transmission son combat, tout en développant un univers où la mode dialoguait avec le parfum, les belles matières et le patrimoine grassois. Sa disparition laisse un vide profond dans la cité des parfums, où il avait choisi de vivre, de créer et d’enseigner.
Il y a des créateurs que l’on reconnaît à leurs robes.
Et il y en a d’autres que l’on reconnaît à ce qu’ils laissent derrière eux : des gestes appris, des élèves formés, une exigence transmise, une manière de regarder la matière et le métier.
Denis Durand appartenait à cette seconde catégorie.
Sa disparition, samedi 5 septembre, a profondément ému Grasse, cette ville qu’il avait choisie comme terre d’adoption et où, en quelques années seulement, il était devenu bien davantage qu’un couturier reconnu.
Il était devenu une figure de la vie culturelle locale.
Le maire de Grasse Jérôme Viaud lui a rendu hommage en évoquant « un créateur, un artisan de l’excellence, un passeur de savoirs », mais aussi une personnalité profondément attachée à la ville, à son histoire et à son avenir.
Ces mots résument assez justement ce que Denis Durand avait construit à Grasse.

Une vie commencée au milieu des étoffes
Petit-fils de soyeux lyonnais, Denis Durand avait grandi dans un univers où le tissu n’était jamais une simple matière.
Il y avait le toucher.
La lumière.
La coupe.
La tenue d’un drapé.
Le poids d’un satin.
Le tombé d’une mousseline.
Cette culture du textile allait l’accompagner toute sa vie.
Son parcours professionnel témoigne d’une longue immersion dans le monde du costume et de la création. À la fin des années 1980, il travaille notamment comme assistant costumier aux studios de Billancourt, sur des productions telles que Camille Claudel ou Valmont. Il poursuit ensuite comme couturier indépendant pour le théâtre et les revues parisiennes, avant de créer sa propre maison de couture à partir de 1997. En 2018, certaines de ses collections entrent dans les Musées de France et sont exposées au Musée des Soieries Bonnet.
Une carrière déjà riche.
Mais Denis Durand voulait autre chose.
Il voulait transmettre.
Grasse, une évidence
En 2020, après avoir dirigé des écoles de mode à Lyon puis à Cannes, Denis Durand choisit Grasse pour installer son Académie.
Le choix n’avait rien d’opportuniste.
Il avait déjà participé à plusieurs manifestations grassoises, notamment ExpoRose, et disait apprécier profondément l’identité de la ville, son authenticité, son patrimoine et sa relation au luxe et au parfum. Dans le magazine municipal de mars 2020, il expliquait vouloir y transmettre l’expérience acquise au contact des belles matières et considérait Grasse comme un environnement naturel pour son projet.
La Denis Durand Académie s’installe au 6 rue Tracastel, au cœur du centre historique.
Elle intègre Grasse Campus.
Et elle ne ressemble pas à une école destinée à fabriquer des stylistes en quelques mois.
Sa vocation est beaucoup plus technique.
Apprendre le métier, vraiment
Le projet pédagogique repose d’abord sur le patronage, la coupe, le montage et le stylisme.
L’Académie propose une formation qualifiante sur deux années, avec plus de 500 heures annuelles consacrées au patronage et environ 80 % du cursus tourné vers la pratique.
Autrement dit : apprendre par les mains.
Tracer.
Mesurer.
Couper.
Assembler.
Défaire.
Recommencer.
Et recommencer encore.
Le site de l’école résume la philosophie de Denis Durand par cette formule : « On ne peut pas faire la différence en faisant comme tout le monde. »
Cette phrase lui ressemblait.
Car son enseignement ne cherchait pas seulement à développer la créativité.
Il reposait sur une conviction plus ancienne : avant de prétendre inventer, il faut maîtriser le métier.
La méthode enseignée reposait notamment sur la coupe à plat, avec l’apprentissage du patronage, de la coupe et du montage nécessaires à la réalisation complète d’un vêtement.
C’est ce qu’il appelait, avec une expression aujourd’hui presque surannée mais magnifique, la belle ouvrage.

Contre une mode de l’ego, pour une couture de métier
Denis Durand avait aussi une relation singulière au milieu dans lequel il avait construit sa carrière.
Il aimait passionnément son métier.
Mais beaucoup moins ce qu’il percevait comme les excès de l’univers de la mode… Et peut-être est-ce précisément pour cette raison que l’enseignement avait pris une telle place dans sa seconde vie professionnelle.
Transmettre permettait de revenir à l’essentiel.
À la main qui apprend.
Au professeur qui corrige.
À l’élève qui progresse.
L’Académie devient une part de Grasse
Très vite, l’école ne reste pas confinée derrière ses portes.
Les créations de l’Académie apparaissent dans les manifestations locales.
ExpoRose devient l’un de ses terrains d’expression.
Les élèves participent à des projets, des shootings, des défilés et différentes opérations permettant de confronter l’apprentissage scolaire à la réalité de la création. Des témoignages d’anciens élèves insistent d’ailleurs sur la précision acquise, la pratique du patronage et la diversité des projets proposés.
Denis Durand avait compris quelque chose de très grassois : un métier d’art prend tout son sens lorsqu’il dialogue avec la ville qui l’accueille.
Ses créations pouvaient ainsi investir des lieux patrimoniaux, accompagner un événement ou transformer momentanément un décor familier.
La couture devenait une autre manière de raconter Grasse.
Puis le couturier rencontre naturellement le parfum
Dans la capitale mondiale du parfum, le rapprochement paraissait presque inévitable.
Denis Durand va progressivement prolonger son univers textile par une recherche olfactive.
Plusieurs créations parfumées voient le jour à partir de 2022, avant le lancement de la marque Parfum Denis Durand. Sa base olfactive compte notamment L’Âme d’Iris, N°11 Jus d’Apollon, Narcisse au Miroir ou encore Vénus Céleste.
La démarche possède une vraie cohérence.
Pour lui, le parfum n’était pas indépendant de la silhouette.
Il en devenait le prolongement invisible.
Lors d’ExpoRose 2025, une collaboration associait ainsi vêtements et créations olfactives. Denis Durand résumait cette conception d’une phrase : « Le parfum est l’accessoire invisible qui complète une silhouette, il lui donne une âme. »
En quelques mots, toute sa philosophie était là.
La matière visible.
La matière invisible.
Le vêtement.
Le parfum.
Et entre les deux, l’émotion.

Une Maison de parfums au cœur de Grasse
L’aventure prend ensuite une dimension plus structurée avec la création d’une société de parfumerie à Grasse, dont l’objet porte sur la création et la commercialisation de parfums et produits dérivés.
Une boutique consacrée à son univers olfactif s’installe également dans le centre historique.
Ce passage de la couture à la parfumerie ne constituait pas un changement de métier.
Plutôt une extension.
Denis Durand restait créateur de matières et de sensations.
Simplement, certaines se portaient désormais sur la peau plutôt que sur le corps.
Une personnalité devenue grassoise
Il ne suffit pas d’ouvrir une école ou une boutique pour appartenir à une ville.
Il faut y vivre.
Y participer.
S’y engager.
Créer des habitudes.
Nouer des liens.
Et Denis Durand l’avait fait.
Avec Gérald, son compagnon, il était très présent dans la vie grassoise.
Et qui avait décidé d’y construire la dernière grande partie de sa vie professionnelle.
Une disparition à seulement 61 ans
Denis Durand est décédé samedi 5 septembre, des suites d’une longue maladie.
Il allait avoir 62 ans.
Un âge où l’on peut encore imaginer de nombreux projets.
De nouvelles promotions d’élèves.
De nouvelles robes.
De nouvelles fragrances.
De nouvelles collaborations.
C’est aussi pour cela que sa disparition frappe si durement.
Elle donne le sentiment d’une histoire interrompue au moment même où son univers grassois avait trouvé sa pleine cohérence.
Mais que reste-t-il d’un couturier ?
Des robes, bien sûr.
Des dessins.
Des patrons.
Des archives.
Des photographies.
Des parfums.
Mais ce n’est probablement pas l’essentiel.
Un artisan qui transmet laisse quelque chose de beaucoup plus difficile à mesurer.
Il laisse des gestes dans les mains des autres.
Chaque élève capable aujourd’hui de tracer correctement un patron, de comprendre un tissu, d’exiger une finition parfaite ou de reprendre vingt fois une coupe parce qu’elle n’est pas juste conserve une part de ce qu’il lui a enseigné.
C’est peut-être cela, la véritable postérité d’un maître.
L’Académie, son héritage le plus précieux
La Denis Durand Académie restera certainement au cœur de cette mémoire.
Car si le créateur a réalisé des pièces remarquables au cours de sa carrière, l’école répondait à une inquiétude très concrète : celle de voir disparaître certains savoir-faire.
Le métier semblait se perdre, disait-il déjà en 2020.
Alors il avait choisi de l’enseigner.
Dans une époque où l’on parle beaucoup de transmission des métiers d’art, Denis Durand avait décidé de ne pas se contenter du discours.
Il avait créé un lieu pour cela.
Chaque jeune formé à Grasse constitue désormais une réponse à cette inquiétude.
Des obsèques samedi à Cannes
Les obsèques de Denis Durand seront célébrées samedi 12 septembre à 13 heures au crématorium de Cannes.
Nos pensées vont naturellement vers Colette Petit, sa mère, Gérald Lietard, son compagnon, sa famille, ses proches, ses élèves et toutes celles et ceux qui ont travaillé avec lui.

La « belle ouvrage » ne disparaît pas avec celui qui l’enseigne
Jérôme Viaud a choisi une formule particulièrement juste pour résumer cette disparition :
Grasse perd un créateur, un artisan de l’excellence, un passeur de savoirs, mais surtout une personnalité.
On pourrait seulement lui ajouter ceci.
Un créateur disparaît véritablement lorsque plus personne ne se souvient de ce qu’il a créé.
Un professeur disparaît lorsque plus personne ne transmet ce qu’il a enseigné.
Denis Durand laisse derrière lui des élèves.
Il laisse une Académie.
Il laisse des robes et des parfums.
Il laisse aussi cette idée simple mais exigeante selon laquelle il faut prendre le temps d’apprendre un métier, de respecter la matière et de rechercher la perfection jusque dans les détails que presque personne ne verra.
À Grasse, où le savoir-faire des parfumeurs se transmet lui aussi depuis des générations, ce message trouvait une résonance particulière.
Alors oui, Denis Durand va manquer à Grasse.
Mais quelque part, dans un atelier, une ancienne élève posera demain un patron sur une étoffe, vérifiera une ligne, reprendra une couture parce qu’elle n’est pas suffisamment parfaite…
Et sans même y penser, elle fera encore vivre un peu de Denis Durand.
C’est peut-être cela, finalement, la plus belle définition de la transmission.
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